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"La vérité de l'étayage, c'est la séduction."  Jean Laplanche

Jean Laplanche et la théorie de la séduction généralisée.

La pensée de Laplanche s’est systématisée sous la forme de la Théorie de la séduction généralisée.
Cette théorie s’articule autour de deux éléments :

  • la situation anthropologique fondamentale etvocabulaire
  • l’hypothèse traductive du refoulement.

Elle procède d’un constat: si la psychanalyse n’a pas inventé l’inconscient sexuel, elle l’a cependant découvert dans la mesure où elle a mis en lumière son altérité radicale par rapport à la conscience et la spécificité du mode d’action de ses dérivés. Ceux-ci se présentent sous la forme d’une force étrangère au sujet, inaccessible aux actions éducatives et aux bonnes intentions.

Cette force est irréductible à une psychologie des besoins ou de la motivation, et résiste à toute logique du sens et de la communication. Elle agit dans l’ensemble des activités humaines.

C’est pourquoi la métapsychologie ne doit pas seulement porter sur la conception psychanalytique de l’âme humaine et la genèse de l’inconscient sexuel, mais doit aussi pouvoir rendre compte du mode d’action de la pratique psychanalytique.

La théorie de Laplanche se distingue de façon significative des principales orientations postfreudiennes. Elle réaffirme la centralité de la sexualité dans la vie psychique et montre que la psychanalyse, en raison du mode d’investigation des processus inconscients qu’elle a institué, contribue de façon unique à la compréhension de la sexualité humaine, dont les manifestations non seulement se concrétisent dans la vie sexuelle et érotique au sens habituel du terme, mais agissent sur le corps, sont indissociables de la subjectivité, ont un impact sur le fonctionnement cognitif et les états affectifs et, de ce fait, doivent être pris en considération dans toute théorie de la société.

Cette position relève de choix théoriques sur la traduction, que Laplanche a notamment développés dans Traduire Freud, de même que dans quelques autres articles, dont Clinique de la traduction freudienne, Le mur et l’arcade, Spécificité des problèmes terminologiques dans la traduction de Freud, Les échecs de la traduction...

 

La théorie de la séduction généralisée situe le champ épistémologique de la psychanalyse à la frontière de l’humain et du vivant: Laplanche tient fermement à concevoir la psychanalyse comme une théorie de l’âme humaine et cette position explique les principales caractéristiques de la théorie de la séduction généralisée qui peuvent  se regrouper sous quatre rubriques:

1°) Le caractère «copernicien»

Laplanche a dénoncé le "fourvoiement biologisant de la sexualité" en psychanalyse. Ce fourvoiement constitue selon lui un cas particulier de la «lignée génétique», qui a marqué la psychanalyse dès ses débuts. Cette lignée a eu paradoxalement pour effet de refermer sur lui-même - soit sur la biologie, soit sur la subjectivité psychologique, soit sur un atavisme mythique et immémorial qui précéderait l’histoire individuelle -  un sujet dont la psychanalyse avait voulu au contraire montrer le décentrement. Laplanche est resté fidèle à cette exigence en mettant en évidence le primat de l’autre dans la formation de l’âme humaine. Du point de vue sexuel, écrit Laplanche, l’être humain, «gravite autour de l’autre». C’est pourquoi la théorie de la séduction généralisée repose sur deux notions: la séduction et la traduction. La première fait inéluctablement intervenir l’autre: l’autre à la fois séducteur et émetteur du message par lequel opère la séduction. Cet autre s’incarne dans l’adulte concret et historique qui prend soin de l’enfant et dont l’analyste, dans les conditions strictes du cadre et de la méthode analytiques, peut par moment prendre le relais. La seconde confère au génie propre de l’enfant un rôle irréductible dans la traduction qui fait de lui un herméneute.

2°) La définition de la sexualité

psycheLa théorie de la séduction généralisée comporte une définition spécifique de la sexualité et de la genèse de l’inconscient sexuel. La sexualité, dont s’occupe la psychanalyse est la sexualité dans sa dimension proprement humaine. Elle consiste en une sexualité « élargie », dont la sexualité infantile, perverse et polymorphe - que Laplanche a appelée sexual -, constitue le noyau. La sexualité infantile est tout entière d’essence fantasmatique. Sa dimension sexuelle procède de l’auto-érotisme et le masochisme y occupe une position première. Elle tend à la recherche d’une tension et d’une excitation toujours plus grandes, qui peuvent se manifester dans n’importe quelle région du corps. Elle n’est pas liée à la procréation, est antérieure à la différence des sexes et même, antérieure à la différence de genres. Cette sexualité est anarchique. Elle se situe «au cœur des notions de pulsion, d’inconscient et de pulsion sexuelle de mort». Sous la forme de la réalité psychique, elle est présente dans toutes les sphères de l’activité humaine. Ainsi, «la fantaisie, dans sa liaison originelle avec l’excitation» constitue «le domaine propre, non spéculatif, de la psychanalyse».

Dans cette perspective, la séduction à laquelle se réfère la théorie de la séduction généralisée n’est pas non plus la séduction au sens courant : il s’agit de la séduction relative à l’asymétrie de la «situation anthropologique fondamentale» dans laquelle un adulte - ou un enfant plus âgé - déjà doté d’un inconscient sexuel, est en présence d’un enfant qui n’en a pas encore un. Cette situation est universelle : aucun être humain ne peut y échapper. La séduction provient du fantasme sexuel inconscient de l’adulte, qui, dans le cadre des soins qu’il prodigue à l’enfant, compromet les messages verbaux et non verbaux qu’il lui adresse. La situation anthropologique fondamentale constitue une condition de possibilité du refoulement et de la constitution, dans le même temps, et de l’inconscient sexuel et du moi. Laplanche a par ailleurs souligné que, dans l’élaboration de sa théorie, la conception de la situation anthropologique fondamentale ne s’est pas présentée comme un point de départ. Elle découle de l’exigence de rendre compte d’une expérience, celle de la situation analytique et de comprendre ce qui, dans cette situation permet de réaménager les forces en présence dans le conflit psychique. La situation analytique ne constitue pas une répétition de la situation anthropologique fondamentale. Cependant, le cadre et la méthode analytiques, et l’asymétrie qu’ils impliquent, remettent en place des conditions qui ravivent l’énigme des messages et favorisent une réouverture ainsi qu’une reprise du mouvement de traduction dont sont issus les dérivés de l’inconscient sexuel.

dali3°) Le réalisme de l’inconscient 

Bien que la psychanalyse soit une théorie de l’âme et que ni l’inconscient, ni d’ailleurs le moi, ne relèvent de l’ordre matériel, Laplanche, à la différence des orientations relationnelles en psychanalyse, soutient la thèse du «réalisme de l’inconscient».  L’inconscient sexuel - sexual - agit comme un corps étranger interne au sujet.  Il attaque le moi de l’intérieur.  Il coupe l’affect de ses représentations.  Ce « domaine d’être » particulier à l’inconscient sexuel découle de ses origines. En effet, l’être humain est plongé dans un monde de communication, dans un monde de messages. L’inconscient sexuel résulte de ce qui, dans ces messages, résiste à la traduction et demeure étranger au sens. De ce point de vue, il constitue « une circulation du non-sens » . Ainsi, écrit Laplanche, le réalisme de l’inconscient répond «  à l’idée que l’inconscient n’est pas un second sens sous-jacent au sens  préconscient et « officiel » proposé par le sujet. L’inconscient est précisément ce qui a échappé à cette mise en sens (…) ». Cette affirmation comporte des incidences importantes pour la pratique.  La psychanalyse, selon Laplanche, ne relève pas de l’herméneutique. Elle est plutôt écrit-il, une anti-herméneutique, puisque la position d’herméneute n’est pas celle de l’analyste, mais celle de l’analysant.

 

4°) L’inconscient enclavé et un modèle métapsychologique unitaire de l’âme

freudLa situation anthropologique fondamentale et l’hypothèse traductive du refoulement permettent aussi de concevoir un autre type d’inconscient, distinct de l’inconscient sexuel refoulé formé des restes non traduits de messages de l’adulte dont il a été question jusque là. Il s’agit de l’inconscient enclavé, un inconscient non refoulé, sans lien avec le préconscient,  assimilable à un sous-conscient.  Cet inconscient enclavé provient de deux sources : de messages en attente de traduction et de messages intraduisibles. En ce qui concerne les messages en attente de traduction, il s’agit d’une situation habituelle pour tous.  Les messages ne sont jamais traduits d’emblée, ils sont traités en deux temps : un premier temps de réception - l’implantation -, et un deuxième temps de traduction.   La temporalité de la traduction, qui est aussi celle du refoulement, est en effet une temporalité dialectique, que Laplanche  définit comme celle de l’après-coup (Nachträglichkeit).  Par ailleurs, l’inconscient enclavé est aussi formé de messages presque impossibles à traduire, soit parce que ces messages sont totalement habités par l’inconscient de l’adulte soit, à l’autre extrême, parce qu’il s’agit de messages dont le code n’est rien d’autre que le message lui-même.  Ils conduisent ainsi à des échecs plus radicaux de traduction, échecs dont les effets peuvent produire des manifestations que la psychopathologie décrit comme caractéristiques de la psychose ou des organisations dites borderline. La ligne de clivage entre l’inconscient enclavé et l’inconscient refoulé, - ou inconscient sexuel -, varie d’un individu à l’autre. La théorie de la séduction généralisée permet ainsi « de proposer une vue unitaire englobant les modèles soi-disant séparés de névrotico/normal et psychotiques/borderline ».  Ce modèle topique commun à la névrose et à la psychose « a le mérite de proposer un cadre de référence pour situer [un] double problème : possibilité d’une nouvelle traduction des messages enclavés, notamment dans la psychothérapie des cas borderline ou psychotiques, et, à l’inverse, possibilité (même si elle est faible) d’une décompensation délirante chez tout être humain »